CHAPITRE VII
Lord Nyax sentit de la faim dans le lointain. Quelque chose le voulait.
C’était bien. Il en avait envie aussi. Toute entité qui le désirait autant méritait d’être rencontrée. Si elle pouvait lui servir, il la dominerait. Sinon, il la taillerait en pièces.
Les deux solutions lui convenaient.
Coruscant
L’équipe de chasseurs se déplaçait dans les profondeurs des ruines de Coruscant. Quatre guerriers aux regards durs, les cicatrices, les implants et les tatouages de leurs visages évoquant une cartographie de la douleur, formaient l’avant-garde. Quatre autres fermaient la marche.
En deuxième position, deux maîtres-voxyns tenaient en laisse les monstres qu’ils contrôlaient – en théorie. Les immenses reptiles, pas très hauts mais incroyablement musclés, tournaient la tête à chaque pas, comme si leurs yeux avaient pu traverser les ruines pour détecter les victimes potentielles qui se cacheraient derrière.
Les suivant en compagnie de Denua Ku, Viqi frissonna. Les voxyns étaient les créatures les plus hargneuses et atroces qu’elle n’ait jamais rencontrées, y compris les Yuuzhan Vong. Avec les Vong, un dialogue était possible, même si leur logique différait de la sienne. Les voxyns avaient été clonés spécialement pour percevoir la Force et pour chasser et tuer ceux qui savaient l’utiliser. Beaucoup de Jedi avaient péri sous leurs griffes, leurs crocs ou sous les assauts de l’acide digestif létal qu’ils pouvaient produire sur demande.
Ceux-là ne paraissaient pas en très bonne santé. Par endroits, leurs écailles vertes jaunissaient – comme des plantes par manque de lumière, pensa Viqi. Et leurs mouvements manquaient parfois de coordination même si leur férocité restait toujours aussi visible.
Viqi n’aurait pénétré pour rien au monde dans le rayon d’action de leurs dents ou de leurs griffes, craignant qu’ils la coupent en deux d’un coup de mâchoire, juste pour le plaisir d’entendre ses os se briser.
Le groupe approchait de l’extrémité d’un long couloir. Un trou, dans le mur extérieur du bâtiment, laissait entrer une lumière tamisée et un faible courant d’air. Deux guerriers vong, des novices à en juger par l’absence de scarifications sur leurs visages, montaient la garde de chaque côté de l’orifice.
Raglath Nur, le chef du détachement, parlait avec eux. Viqi ne se donna pas la peine d’écouter. S’ils avaient besoin d’elle, ils l’appelleraient.
De fait, après moins d’une minute, Raglath Nur lui demanda d’avancer jusqu’au trou. Se penchant, Viqi aperçut d’innombrables étages d’immeubles croulants. Un petit pas de plus, et elle tomberait dans le vide…
— Ce guerrier, dit Raglath Nur en désignant un des gardes, a vu tomber la passerelle de loin. Il dit qu’elle s’est d’abord enflammée, comme si elle avait été frappée par une torpille des infidèles, et qu’elle s’est ensuite écroulée. En bas, il a trouvé des corps. Certains portaient des brûlures, d’autres avaient eu des membres coupés.
— S’il n’a pas vu de chasseur stellaire lâcher un missile, c’était sans doute une bombe, dit Viqi, indifférente. Cette arme ressemble à une torpille, mais elle est mise en place par un homme qui la persuade d’exploser quelques secondes plus tard. Pendant ce temps, il se sauve.
— Et ?
— Et quoi ?
Voyant le geste de Raglath Nur, Viqi se raidit contre le coup qui allait venir. Mais Denua Ku interposa son bâton.
— Il veut savoir ce que vous en déduisez. Puisque vous êtes ici pour nous faire profiter de votre connaissance des infidèles et de leurs tactiques.
— Oui, oui… (Viqi enragea secrètement.) La bombe n’a pas seulement ouvert un trou dans la passerelle. Elle l’a arrachée et a brûlé les deux extrémités. J’en déduis que ce n’était pas une arme improvisée. Les gens qui ont fait ça ont accès à de l’équipement militaire. Ou ils ont des compétences considérables en la matière. Par conséquent, il ne s’agit pas de survivants ordinaires, mais d’une sorte d’élite.
— Des Jeedai ? demanda Raglath Nur.
— Je ne sais pas s’il y a des Jedi parmi eux. D’habitude, ils ne se servent pas d’explosifs. Donc, c’était quelque chose de différent… ou une ruse.
— Mais encore ?
— Si j’étais à leur place, et que j’aie utilisé une arme explosive, trahissant ainsi ma position, je m’éloignerais très vite pour échapper aux Yuuzhan Vong qui viendraient enquêter. Si nous avons une idée du chemin qu’ils ont emprunté, nous pourrions le remonter et chercher s’ils n’ont pas perdu quelque chose qui nous fournirait plus d’informations.
— Comment distinguerons-nous un objet laissé par les habitants de la planète d’un élément que vos « élites » auraient laissé tomber ?
— Je verrai la différence, mentit Viqi.
Leurs recherches ne mirent au jour aucun objet qui aurait pu avoir été abandonné par les gens qu’ils poursuivaient.
Mais à mesure qu’ils avançaient, les voxyns devinrent plus vifs. Ils ne balançaient plus la tête de droite à gauche, fixant une direction bien précise. Les muscles de leurs cous se tendaient, leurs queues commençant à frapper le sol. Raglath Nur les laissa prendre la tête avec leurs « maîtres ».
L’allure du groupe s’accéléra, Viqi eut du mal à suivre.
Pendant qu’ils descendaient dans les ruines, elle dut souvent servir de guide, car les voxyns ne maîtrisaient pas les subtilités de l’architecture de Coruscant.
Ils s’enfoncèrent de plus en plus dans les profondeurs de la cité-planète. Au bout d’une demi-heure, voyant qu’ils n’avaient pas encore rattrapé leur proie, Raglath Nur s’impatienta :
— Nous fuient-ils ? Est-il possible qu’ils sachent que nous les poursuivons ?
Viqi secoua la tête et reprit son souffle. Il lui fallait surmonter un puisant ressentiment : une princesse-marchande, sénatrice de Kuat, n’aurait pas dû être obligée de se livrer à des exercices aussi dégradants.
— Les voxyns détectent la Force, n’est-ce pas ? Ils captent peut-être quelque chose de très fort, mais qui se trouve très loin.
Raglath Nur eut un soupir agacé, suffisamment retenu, chez un membre de la caste guerrière, pour que Viqi suppose qu’il était parvenu à la même conclusion.
En conséquence, ils continuèrent leur descente. Dans un décor plus vieillot et miteux, de la pourriture dégoulinait le long des murs en permabéton. L’odeur de décomposition et le nombre croissant de cadavres, au bord des galeries, indiquèrent à Viqi qu’ils approchaient du niveau de base.
Ils passèrent à côté d’un couloir latéral en pente, qui paraissait rempli d’un liquide noirâtre et de corps flottants. Viqi s’arrêta et fit quelques pas en arrière pour mieux voir. Elle protégea son nez et sa bouche d’une main, comme si cela pouvait réduire la puanteur.
Denua Ku la rejoignit, et le reste du groupe s’immobilisa également.
Viqi désigna un des corps :
— Sortez celui-là !
Un guerrier accompagna Denua Ku dans l’eau. Le « mort » sélectionné leva la tête. Un jeune humain, effrayé, tenta de s’enfuir, mais le Vong l’attrapa par la cheville et le tira de l’eau. Puis il le saisit par le col de sa tunique pour le plaquer contre le mur.
— Comment avez-vous su ? demanda Raglath Nur.
— Il n’était pas gonflé, comme les autres cadavres.
— Interrogez-le ! ordonna Denua Ku.
Soupirant, Viqi se tourna vers le prisonnier. Il était terrifié, mais ne se débattait plus : une décision intelligente quand on était entouré de Yuuzhan Vong. Dans des circonstances plus favorables, songea Viqi, il aurait été assez séduisant pour la distraire un peu.
— Où sont les Jedi ? demanda-t-elle.
— Je ne sais rien sur les Jedi…
— Ces guerriers veulent vous tuer, dit Viqi. Une mort rapide, voilà la chose la plus agréable qu’ils envisagent à votre sujet. Alors, vous feriez bien de trouver une raison que je puisse avancer pour les persuader de changer d’avis. Comprenez-vous ?
— Je sais quelque chose, souffla le jeune homme. Je vais sortir un objet de ma poche. Ne me tuez pas.
Pendant ce temps, les voxyns, impatients, étaient repartis dans la galerie en entraînant leurs « maîtres » avec eux.
L’attention des autres Vong était mobilisée sur les créatures.
Le jeune homme tendit la main. Viqi approcha la sienne, et il y fit tomber quelque chose.
— C’est la Triste…
— Nous sommes proches de notre proie, dit Raglath Nur. Nous n’avons plus besoin de lui.
Viqi lui fit face, les bras croisés – espérant dissimuler l’objet qu’elle venait de recevoir.
— Je n’ai pas fini !
Denua Ku intervint : Viqi entendit craquer les os de la nuque du jeune homme. Le Vong jeta le cadavre dans la mare.
— Maintenant, il gonflera aussi.
Raglath Nur remit sa troupe en mouvement pour qu’elle suive la course effrénée des voxyns.
— Que voulait vous montrer l’humain ? demanda-t-il.
— J’aurais pu le savoir, répondit Viqi en haussant les épaules, si Denua Ku ne l’avait pas tué si vite.
Quand Raglath Nur fut de nouveau entièrement occupé par sa mission, Viqi glissa l’objet dans sa robe-peau. En un éclair, elle put voir ce que c’était : une sorte de minuscule télécommande avec quelques boutons et un écran si petit qu’il devait être presque inutile…
La Triste quoi ?
Les maîtres-voxyns, tirés par les bêtes déchaînées, franchirent les premiers un portail métallique haut de six mètres et assez large pour laisser passer dix piétons. Au-dessus, une enseigne annonçait :
FABRICATIONS ELEGAIC LE CONFORT QUE VOUS MÉRITEZ
Raglath Nur s’arrêta devant l’entrée et sonda l’obscurité.
— Qu’est-ce que c’est ? cria-t-il à Viqi.
— Une usine, répondit-elle. On y fabriquait des meubles très chers.
— Comme par exemple ?
— Comme par exemple des canapés convertibles en lits ultraconfortables, des chaises qui transportent les gens dans l’air, des sofas qui massent les personnes assises dessus…
— Massent ? (Apparemment, le tizowyrm de Raglath Nur n’avait pas trouvé de traduction convaincante.) Infliger de la douleur ?
— Infliger du plaisir !
Le guerrier gratifia Viqi d’un regard outragé, puis avança avec ses guerriers.
Viqi le suivit, Denua Ku à ses côtés.
A l’intérieur, l’obscurité n’était pas totale. Des spots implantés un peu partout au niveau du sol diffusaient une faible lumière. Sans doute l’éclairage de secours, dont les batteries commençaient à défaillir.
On distinguait vaguement les lignes de fabrication et des droïds immobiles.
Viqi se demanda s’il existait encore des stocks. Hélas, ses « compagnons » ne la laisseraient pas profiter d’une telle aubaine, même un petit moment.
Les sifflements des voxyns n’étaient plus excités, mais franchement féroces. Leurs « maîtres » les calmèrent de la voix, puisqu’ils s’étaient libérés de leurs laisses.
— Jeedai ! s’écria un guerrier. Vous allez mourir !
Viqi entendit le son caractéristique d’un sabre laser qui s’allume. Sur le mur opposé de la halle de montage, un reflet rouge se déplaçait lentement.
Les griffes des voxyns raclèrent le sol en permabéton pendant qu’ils chargeaient leur proie.
Un autre sabre s’activa, puis encore un, et un quatrième. La lueur rouge devint plus nette. Viqi vit un voxyn tenter d’escalader une machine – mais quelque chose frappa le monstre en pleine ascension.
Ce n’était pas la lame d’un Jedi. Une pièce de machine de deux mètres de large s’était élevée dans les airs, heurtant le voxyn avec une telle force que ses os se brisèrent. Son cadavre, caricature désarticulée de l’animal vivant, tomba sur le sol de l’usine, gisant sous le bloc métallique enfoncé dans sa chair.
— En avant ! cria Denua Ku.
Il leva son bâton et suivit les autres guerriers.
Viqi était deux pas derrière Denua Ku quand quelque chose la percuta. Elle perdit l’équilibre et s’étala sur le sol de la halle.
La cause de sa chute n’était pas un objet, mais une étrange déferlante de désespoir, de haine, de répugnance, d’inutilité, de peur et de colère sans bornes. Comme si une personne normale avait rassemblé les pires émotions de toute sa vie dans un entrepôt puis ouvert les portes…
Couchée par terre, elle ne pouvait pas contrôler les tremblements de ses membres. Son cœur battait à tout rompre et son estomac se soulevait.
Le deuxième voxyn hurla en crachant son acide. Puis on entendit le bruit d’un sabre laser qui taillait de la chair. Des morceaux tombèrent sur le permabéton.
Les cris de guerre des Yuuzhan Vong se turent peu à peu. Bientôt, le silence ne fut plus troublé que par les sifflements presque mélodieux du sabre laser qui ne cessait de couper…
La souffrance émotionnelle qui s’était emparée de Viqi diminua un peu. Elle put se lever, bien qu’avec difficulté.
Les gens postés à l’autre extrémité de la halle venaient de tuer toutes les créatures vivantes qui étaient entrées avec elle. En elle, tout désirait aller vers eux et les mettre en pièces avec ses mains nues.
Néanmoins, son instinct de conservation reprit le dessus et son cerveau formula une pensée : Cours, sinon tu mourras.
Elle fonça vers la lumière.
Arrivée au portail, elle s’appuya à l’encadrement métallique pour reprendre son souffle. Sous son poids, une plaque se détacha et tomba sur le permabéton avec un bruit assourdissant.
Au loin les sabres laser cessèrent de bourdonner. Viqi se concentra pour sonder le silence.
Puis elle entendit des bruits de pas.
Elle repartit, accélérant sous l’effet de la peur et de l’adrénaline.
Luke se réveilla et se leva en un clin d’œil.
Inutile de demander si Mara avait senti la même chose. Elle était debout, la main sur son sabre laser, prête à l’activer.
Luke sortit dans le couloir, dont la lumière était tamisée pour leur permettre de dormir. Danni en émergea également, et Tahiri, qui avait été de garde, fixa le mur, ou plutôt, regarda à travers les événements qui se déroulaient au loin, dans les niveaux inférieurs.
— Il est revenu, souffla-t-elle.
Respirant à fond, Luke essaya de rassembler ses esprits. Il ne se souvenait pas de son rêve. Mais pendant un moment, il avait été rempli du désir de se lever et de tuer toute créature vivante présente dans les environs. C’était absurde, mais il éprouvait toujours de la répugnance et du mépris pour les autres, même pour sa femme.
A mesure qu’il reprenait le contrôle de ses émotions, il se sentit mieux.
— Qu’avez-vous ressenti ? demanda Luke.
Tahiri s’ébroua. Le Maître Jedi vit une larme couler sur sa joue.
— L’horreur, dit-elle, plus grande que quand j’ai surmonté mon endoctrinement vong et compris ce que j’avais failli devenir. C’était partout dans moi, à travers la Force. L’être aurait presque pu me contrôler. S’il avait su que j’existais, je crois qu’il y serait arrivé.
Le désespoir qui perçait dans la voix de la jeune fille fendit le cœur de Luke.
Aucun des Spectres n’était sorti de ses quartiers. Logique, puisque la transmission passait par la Force et qu’il s’agissait d’un problème lié à la Force. Les Spectres n’y étant pas sensibles, leur repos n’avait pas été troublé.
Mara descendit le couloir, frappant aux portes.
— Debout, tout le monde. Mettez vos armures. L’heure de la chasse est venue.
Quatre étages au-dessus de l’usine, Viqi déboucha sur une passerelle. Ses jambes tremblaient, mais elle ne pouvait pas se permettre de s’arrêter : elle avait entendu s’effondrer les portes qu’elle avait fermées derrière elles.
Tournant à droite dans un autre couloir, Viqi fut abruptement arrêtée par un bras tendu à hauteur de sa gorge, fauchée en pleine course, elle tomba en arrière. Deux visages humains, éclairés par des lampes-torches agonisantes, se penchèrent vers elle.
Deux blaster étaient pointés sur sa poitrine.
Ils étaient brandis par un homme à la barbe mal taillée et une femme aux traits sévères et aux yeux d’un bleu intense. Ils puaient et étaient décharnés.
— Regarde-moi ça, dit l’homme.
— Une cinquantaine de kilos, je pense, ajouta la femme. Ce sera un bon repas.
— Comment êtes-vous restée si propre ?
— Ne t’occupe pas de ça. Tue-la, vite.
Un bruit retentit, grognement sourd qui fit se dresser les cheveux sur la nuque de Viqi. Ses deux attaquants hésitèrent et regardèrent dans la direction d’où leur proie était venue.
Viqi fut de nouveau submergée par la vague de haine et de bassesse qui l’avait renversée dans l’usine. L’homme et la femme subirent le même sort. Pâles comme la mort, ils tombèrent à genoux. Seuls leurs estomacs désespérément vides les empêchèrent de vomir.
A quatre pattes, Viqi se replaça sur son chemin de fuite initial et se traîna aussi vite que ses membres menacés de paralysie le lui autorisaient. Il serait peut-être préférable de mourir ici que d’essayer de s’échapper. Mieux de faire face à ses bourreaux que de continuer à courir éternellement… Mais sa raison lui imposa de rester en mouvement.
Après quelques mètres, elle prit un virage qui fit disparaître ses deux assaillants de son champ de vision.
Viqi entendit néanmoins leurs hurlements – et le son des sabres lasers.
Une trappe de maintenance se découpait dans le mur, devant elle, au niveau du sol. Elle tira sur la poignée, qui résista.
Elle y appliqua toutes ses forces. Finalement, le panneau se détacha. Derrière lui s’ouvrait un puits vertical d’un mètre de diamètre, des barreaux d’acier faisant office d’échelle.
Elle se glissa à l’intérieur et grimpa, ses bras et ses jambes menaçant de lâcher prise à tout instant.
L’homme et la femme poussèrent de nouveaux cris, vite remplacés par le sifflement des sabres lasers qui tailladaient leurs chairs.
Pendant l’ascension, le bruit mourut, mais pas la peur ni le dégoût.
Selon le chronomètre de Luke, il leur avait fallu quatre heures pour trouver la première trace de la créature (ou des créatures) qu’ils cherchaient. Arrivés dans la halle principale de l’usine de meubles, ils contemplaient les corps déchiquetés de guerriers yuuzhan vong – et de voxyns.
Leurs pas n’avaient été guidés ni par la puissance de déduction ni par la chance. Les Jedi sentaient l’énergie obscure qui imprégnait les murs, les machines et les cadavres. Cette sensation, qui ressemblait tant à ce que Luke avait vécu dans une certaine grotte, sur Dagobah, lui fit froid dans le dos.
Mara examina sans compassion le corps d’un Yuuzhan Vong coupé en huit morceaux. Toutes les blessures étaient des brûlures cautérisées.
— Toujours nos Jedi du Côté Obscur…
— Les Jedi du Côté Obscur sont capables d’imposer leur volonté aux gens ordinaires, dit Tahiri. (Elle réprima avec peine un frisson.) Mais pas à des Jedi entraînés. Là, nous avons eu l’impression de plonger dans un océan de Côté Obscur. C’était comme sentir de nouveau la mort d’Anakin. Et vouloir de nouveau mourir avec lui.
Ses yeux s’emplirent de larmes. Elle se détourna pour ne pas les montrer.
— Je me demande, dit Luke, comment ça se passera quand il faudra les affronter face à face.
De la pointe du pied, il écarta une jambe vong sectionnée. Confronté au Côté Obscur, il n’avait pas toujours été à la hauteur.
— Les Yuuzhan Vong sont insensibles à la Force et ils n’ont rien senti, continua-t-il. Ce n’est pas notre cas…
— J’ai réfléchi à ça, lança Face, qui gardait le portail d’entrée, carabine-blaster en main. Et j’ai eu une idée : une tactique que j’utilisais de temps en temps dans les situations graves.
— Quelle tactique ? demanda Luke.
— Des tireurs isolés. Quelqu’un qui sait vraiment s’en servir se cache avec un fusil-blaster, et quand l’ennemi passe par là, hop.
— Ce n’est pas très sport, fit Luke en souriant.
— Qui a l’ambition d’être sport ?
Viqi revint à elle dans le noir absolu. Un moment, elle se crut morte. Paniquée, elle se releva d’un bond. Mais avant qu’elle puisse s’asseoir, sa tête heurta quelque chose de métallique. La douleur la réveilla tout à fait.
Alors, elle se souvint. Elle avait grimpé, entendant les bourdonnements des sabres lasers à ses trousses. Ses poursuivants avaient découpé des cloisons en transpacier pour ne pas la perdre. Mais elle avait trouvé des branches latérales et des canalisations dont le diamètre diminuait jusqu’à ce qu’une femme menue passe encore, mais pas les monstres lancés à sa poursuite.
Après avoir tâtonné longtemps dans le noir, Viqi avait cédé à l’épuisement.
A présent, elle était seule, sans armes et sans amis, entourée par des tonnes de permabéton et de métal tordu.
Sans mentionner qu’elle avait faim et soif et qu’elle ne voyait rien.
Viqi se força à se calmer et pensa à la liste des atouts qui l’aidait à reprendre les choses en main quand elle affrontait une situation difficile.
Liste des atouts : une stratège politique extraordinairement talentueuse dont les capacités ne sont d’aucune utilité en l’occurrence. Une robe-peau yuuzhan vong, dont le seul avantage est de ne pas être nue, et des souliers du même acabit.
Et voilà, c’est tout.
Mais ce n’était pas vraiment tout. Un million d’années plus tôt, avant qu’elle commence à courir, on lui avait donné quelque chose. Elle plongea la main dans sa poche et en sortit l’objet que le joli garçon mort lui avait remis.
Quand elle appuya sur le premier bouton de la télécommande, un minuscule écran rouge s’alluma. Pour la première fois, Viqi put voir sa cachette : un conduit en tôle d’acier, couvert de poussière, d’un mètre de large sur un mètre de haut. L’image affichée sur l’écran était une sphère en représentation filaire avec un point rouge au centre et un deuxième point rouge sur sa circonférence. Quand elle tournait l’appareil, le deuxième point se déplaçait sur la circonférence afin de pointer toujours dans la même direction.
Il s’agissait d’un dispositif de repérage, qui recevait un signal émis par un objet distant et indiquait toujours la position de cet objet.
Viqi appuya sur un des deux boutons du côté opposé. L’image de la sphère disparut et fut remplacée par un texte : hors portée.
Elle testa le dernier bouton : une voix de femme retentit : N’oublie pas de ramener une nouvelle batterie pour le speeder. Et nous mangeons avec les Tussin ce soir !
Viqi pensa que cet enregistrement aurait déprimé quelqu’un de moins endurci qu’elle. Elle ne se demanda même pas comment s’était passé le dîner. La femme qui avait enregistré ce message était morte, écrasée, désintégrée, ou encore réduite en esclavage… Son seul mérite était d’avoir possédé un bien qui allait maintenant bénéficier à Viqi Shesh. En attendant de savoir où il pouvait la mener, il lui servirait d’éclairage.
Elle roula sur le ventre, dirigea le faisceau lumineux devant et elle commença à ramper.
Des heures plus tard, Viqi déboucha dans ce qui avait été la pièce principale de l’appartement d’une famille aisée. Des couloirs et des portes partaient vers les chambres, les cuisines, les locaux techniques, les salles de jeu… A présent, tout était saccagé par les pillards ou par la nature déchaînée.
A droite, un grand trou béait dans le mur, à la place de l’ancienne verrière. Des plantes grimpantes y formaient un rideau vert. Le sol où pourrissaient les vestiges d’un beau flexitapis chauffant était jonché d’éclats de transpacier.
La moisissure s’était installée partout. En direction du trou, vers l’extérieur, la taille des champignons grisâtres augmentait. Par inadvertance, Viqi marcha sur un des plus petits, qui explosa sous son pied, lui faisant mal et blessant sa chaussure vivante. Cette mésaventure la rendit plus circonspecte. De toute évidence, une grande partie des dommages qu’avait subis la pièce était provoquée par ces champignons explosifs. Les vibrations, peut-être… Ou la déflagration intervenait-elle quand la plante avait atteint un certain stade de maturité ?
Le mur, en face de Viqi, ne contenait rien d’autre que du ferrobéton, comme elle dut en convenir après avoir arraché les lambeaux de tissu qui y pendaient encore.
Le dispositif de repérage l’avait conduite ici, elle était arrivée aussi près que possible de ce qu’il indiquait. Sur l’écran, les deux points – la position présente et l’émetteur de signal – se chevauchaient.
Viqi haussa les épaules. Elle n’avait pas trouvé l’objet. Il était peut-être dans un des appartements adjacents, au-dessus ou en dessous. Il fallait chercher encore.
Puis, elle se rappela le message « hors portée » qui était apparu sur l’écran. Levant la télécommande, Viqi appuya sur le même bouton.
Un petit bruit signala qu’un mécanisme se mettait en mouvement. Elle leva la tête et sauta de côté juste à temps pour ne pas être frappée par le panneau qui descendait du plafond.
Quand il s’immobilisa, elle approcha pour regarder. Un escalier étroit et sans rambarde s’engouffrait dans l’obscurité.
Le souffle court, Viqi s’y engagea et se retrouva dans un couloir bas de plafond qui menait vers une ouverture faiblement éclairée.
Avant de continuer son chemin, elle regarda autour d’elle et découvrit un bouton, en haut du petit escalier. Elle l’écrasa : l’escalier remonta et se cala dans sa position initiale.
Personne ne la suivrait par là.
L’ouverture donnait sur une enceinte cylindrique. Prenant presque toute la place, un navire attendait, posé sur la poupe. Long d’une dizaine de mètres, l’engin était rond à l’arrière et conique à la proue. Reconnaître les détails de la coque était difficile à cause de sa couleur bleu foncé, mais il y avait des saillies, des antennes planes et hémisphériques et des volets de manœuvre ou de freinage.
Le sol de la pièce était quatre mètres plus bas que la passerelle par laquelle Viqi était arrivée.
Elle faisait face à l’écoutille ouverte d’un étrange appareil.
Il ressemblait à un landspeeder militaire surdimensionné et caréné pour protéger l’équipage. Puisqu’il reposait sur la poupe, et qu’on ne voyait pas d’équipement susceptible de la faire basculer à l’horizontale, il devait être prêt au décollage. Pour le moment, Viqi ne disposait d’aucun indice pour déterminer s’il s’agissait d’un véhicule terrestre ou s’il était apte à voyager dans l’espace. Un nom était écrit sur un de ses flancs : Triste Vérité.
Au-delà du nez de l’appareil, la salle cylindrique montait d’environ trente mètres et se terminait sur un amas de longerons métalliques brisés et de blocs de permabéton. La lumière du soleil filtrait à travers.
Viqi n’arriva pas à croire en sa chance. Gravissant la plaque de tôle étroite posée devant l’écoutille ouverte, elle entra dans le vaisseau. Puisqu’il était incliné de quatre-vingt-dix degrés par rapport à sa position normale, elle marchait en fait sur la cloison arrière de la cabine principale. Par une échelle de fortune, on accédait au siège de pilotage situé à la proue.
Par simple contact, un commutateur activa l’alimentation électrique : la cabine s’éclaira, et l’ordinateur de bord enclencha sa routine de démarrage.
Emerveillée, Viqi sourit. Elle avait trouvé un navire d’évacuation d’urgence dissimulé en vue d’une éventuelle catastrophe. Ses propriétaires n’avaient pas pu arriver jusque-là au moment de la chute de Coruscant. Ils étaient peut-être morts, ou déjà partis…
Quel rôle jouait dans tout ça le jeune homme détenteur du dispositif de repérage ? Etait-il le propriétaire du vaisseau ? Ou un de ses constructeurs, informé de la cachette, qui avait l’intention d’utiliser l’appareil, certain que ses légitimes détenteurs n’en avaient plus la possibilité ? Il avait peut-être fait ce qu’il fallait pour s’assurer d’être débarrassé de cet obstacle…
Maintenant, il était mort, et l’appareil appartenait à Viqi. Libérée des Yuuzhan Vong, elle disposait d’un moyen de quitter leur monde.
Soudain, une autre idée lui vint : si ce vaisseau était conçu pour présenter une ultime chance de survie, il devait également y avoir…
Elle redescendit l’échelle. A ses pieds se découpait une écoutille d’accès au compartiment arrière. Après quelques tentatives, Viqi réussit à comprendre le mécanisme de verrouillage et tira sur la poignée pour ouvrir le sas.
L’enceinte était équipée de filets de rétention, sur les côtés, et d’une autre écoutille, à l’extrémité opposée, qui menait sans doute aux propulseurs. Elle ne présentait aucun intérêt pour Viqi. Son attention était rivée sur le contenu des filets.
Des rations de survie, soigneusement emballées pour une conservation de plusieurs années.
Gémissant de bonheur, elle se hissa dans le compartiment, s’empara du sachet le plus proche et arracha le film protecteur.